16 – LE VOL DE DIAMANT
Pourquoi la reine Hedwige avait-elle précipité la fin de son audience et brusquement renvoyé les personnages qui avaient l’honneur d’être admis à sa réception ?
La reine, en réalité, avait eu, pour en finir vite avec son audience, un motif légitime et sérieux.
Ce soir, il y avait bal et il fallait se préparer à loisir. La grande-duchesse Alexandra ne manquerait pas d’y paraître.
La grande-duchesse, en effet, alors qu’elle se faisait excuser pour l’après-midi, avait annoncé sa présence certaine pour le soir.
Qui était donc cette grande-duchesse Alexandra ?
Une femme jeune encore et d’une remarquable beauté.
Silhouette majestueuse, lourds cheveux dorés, un regard de flamme, des traits d’une distinction extrême. Ce n’était pas faire un éloge exagéré de sa captivante personne que de dire de la grande-duchesse Alexandra qu’elle avait véritablement un port de reine. C’était cette appréciation qui, spontanément, venait à l’esprit de quiconque la voyait pour la première fois, et cela exaspérait la reine Hedwige.
Que savait-on de la grande-duchesse ? Rien ou peu de choses. Elle était d’origine anglaise, fort bien apparentée à la famille régnante.
Depuis quelques années, la grande-duchesse qui, jusqu’alors, voyageait beaucoup, faisait des séjours prolongés à la cour de Glotzbourg, et l’on se rendait parfaitement compte que, si elle appréciait particulièrement la capitale de Hesse-Weimar, c’est qu’elle s’y rencontrait toujours avec le prince Gudulfin.
***
Juve, qui avait été fort aisément admis à l’audience de l’après-midi, n’aurait pu, sous aucun prétexte, même en se servant de l’influence de Mme Héberlauf, obtenir d’assister à ce bal, strictement réservé aux fonctionnaires du royaume, ainsi qu’aux hauts dignitaires de la Cour.
Le policier, d’ailleurs, n’avait fait aucune démarche afin d’y être convié.
Juve avait son idée.
***
Vers dix heures du soir, des équipages nombreux, auxquels se mêlaient quelques automobiles de luxe, s’alignaient en longue file dans les jardins du Palais Royal.
Cependant, vers la tour octogonale, un silence absolu régnait.
Se dissimulant derrière des massifs, rampant le long du sol, rasant les murs… Juve.
Le policier, bénéficiant d’un coupe-fil spécial, avait pu sans difficultés s’introduire dans le jardin royal. Nullement soucieux de se mêler aux curieux et tenant par-dessus tout à ne point être remarqué, il s’était écarté de l’aile gauche et dirigé du côté opposé.
La nuit était sombre.
— Parbleu, murmura Juve, voilà une nuit qui me semble faite à souhait pour exaucer mes désirs. J’aurais été fort embêté par l’un de ces clairs de lune comme en évoquait le vieux burgrave cet après-midi…
Le policier se palpa le corps, tâta le contenu de ses poches et poursuivit son soliloque :
— C’est parfait ! mon outillage est au complet, j’ai aussi ma bonne lampe électrique qui permet si bien de voir sans être vu. Enfin, pour parer aux événements les plus inattendus, voici ma robuste cordelette de soie. Allons, déclara-t-il, trêve d’hésitation… et en route !
***
Juve montait avec lenteur et précaution le long du paratonnerre, qui se prolongeait du faîte de l’édifice jusqu’au sol par une robuste tige de fer.
Ses pieds se posaient successivement sur des embryons de marches, constituées par les jointures des pierres de taille. Cramponné d’une part à la tige du paratonnerre, de l’autre à un gros tuyau de gouttière, il parvint sans trop de difficultés au premier étage.
Un genou sur la saillie d’une fenêtre, de sa main experte, il secoua les volets :
— Rien à faire pour pénétrer par là. Ces persiennes sont fermées à l’intérieur. Continuons à monter.
Le policier, arrivé par le même chemin périlleux au deuxième étage, se rendit compte qu’il en allait exactement comme au premier.
Mais Juve allait plus haut encore et enfin, il se trouva sur le toit. Sa situation, pour être moins périlleuse que quelques instants auparavant, n’était guère confortable pour cela.
La toiture en ardoises était pointue. À peine pouvait-on s’y maintenir.
Juve contourna le petit toit conique de la tour et parvint à une cheminée assez large, dont le haut lui venait au milieu du corps.
— Parbleu, pensa-t-il, voilà bien mon affaire, et ce plan du Palais que j’ai eu l’heureuse chance de consulter en dînant me semble fort exact. Cette cheminée est celle qui chauffe, lorsqu’on y fait du feu, la salle d’attente du premier étage, communiquant d’une part avec les appartements du roi, et de l’autre avec la grande galerie où je me trouvais cet après-midi…
Fort délibérément, Juve s’était hissé au sommet de la cheminée, s’introduisit à l’intérieur, et, par l’orifice, tout maculé de suie, entreprit de descendre les jambes les premières, le corps arc-bouté sur les parois.
— Je vais être propre, se dit Juve, lorsque je sortirai de là…
Deux étages à descendre, lorsqu’on n’a pour tout escalier que les saillies plus ou moins utilisables des grosses pierres constituant l’intérieur d’une cheminée, ce n’est pas un exercice commode. Aussi Juve, malgré son entraînement, ses capacités de gymnaste, lorsqu’il fut arrivé au bas de la cheminée demeura quelques minutes effondré sur les chenets de l’âtre, soufflant, geignant, s’efforçant de récupérer l’énergie qu’il venait de dépenser. Juve, d’après ses prévisions, devait être dans le salon d’attente attenant aux appartements royaux.
Au loin, un bruit de musique. Les tziganes qui faisaient danser la Cour.
Juve obtint de sa lampe électrique de poche un éclairage discret, mais qui suffit à lui montrer combien son vêtement avait souffert de la descente par la cheminée : de larges déchirures marquaient les genoux et les coudes. En outre, le vêtement était couvert d’une suie noire et grasse, dont le policier mit longtemps à enlever la plus grande partie.
— Il ne faut pas, se disait-il que je laisse trop de traces de mon passage dans cet appartement ; en outre, il serait fort malséant que je me présente au souverain dans la tenue d’un ramoneur, si je suis appelé à le rencontrer au cours de mes pérégrinations.
Juve, un peu rapproprié, fit quelques pas en direction du cabinet de toilette du roi.
À droite, à demi encastrée dans le sol, était une baignoire, la fameuse baignoire d’argent massif qui avait été offerte par la municipalité à l’un des anniversaires du roi.
— Si j’osais, grogna Juve, ce serait le moment ou jamais de prendre un bain et de faire une toilette complète, car véritablement j’ai honte de poursuivre mon chemin et d’entrer aussi sale dans la pièce dont je guigne d’ici l’accès… pièce qui n’est autre que la chambre du roi et dans laquelle je vais peut-être trouver ce malheureux.
Donc, de deux choses l’une :
Ou le roi était absent et dès lors il ne resterait plus à Juve qu’à s’efforcer de découvrir la cachette du diamant pour savoir si Frederick-Christian l’avait ou non emporté. Ou alors le roi était là, mais prisonnier, mais maintenu par force dans ses appartements, et dès lors peut-être ne faudrait-il pas uniquement le chercher dans sa chambre, mais découvrir l’endroit mystérieux et redoutable où vraisemblablement ses adversaires l’enfermaient. Peut-être y aurait-il une lutte à soutenir ?
Juve, instinctivement, caressait dans sa poche la crosse froide de son browning.
Ayant éteint sa lampe et atténué autant que possible le bruit de ses pas, Juve, le cœur battant un peu, quitta le cabinet de toilette et s’approchant de la porte qui faisait communiquer cette pièce avec la chambre du roi, tourna doucement le bouton.
Juve sentit sous ses pieds la laine d’un tapis
Le lit n’était pas défait, mais rien dans sa disposition ne permettait de supposer que le roi fût absent depuis bien longtemps, Juve avait été soulever le couvre-lit et constatait que les draps, les oreillers, étaient en place. La pièce était sobrement meublée. Quelques tableaux de prix ornaient les panneaux des murs. Juve en était arrivé à la partie la plus délicate de sa mission ; le policier se pinçait la lèvre, perplexe, se demandant ce qu’il allait faire.
Mais soudain, comme il venait de remuer une chaise, Juve s’arrêta court et éteignit précipitamment sa lumière ; il lui semblait avoir entendu un bruit de pas, encore assez éloigné.
Sans la moindre hésitation, Juve se dissimula derrière le rideau.
Les pas se rapprochaient. La porte s’ouvrit, et le faisceau lumineux d’une petite lampe électrique, exactement semblable à celle dont se servait Juve, éclaira la pièce.
Le personnage qui s’introduisait n’avait évidemment aucun soupçon de la présence de Juve, car il s’avançait très normalement au milieu de la chambre à coucher.
— Parbleu, se dit Juve, c’est le roi Frederick-Christian.
Le faisceau lumineux évolua un instant, s’abaissa, parut fouiller le plancher, puis finalement se fixa sur les pieds du grand lit Renaissance, et il sembla à Juve, aux mouvements de la lampe, que l’être qui la portait venait de s’agenouiller sur les marches de la couche royale.
D’ailleurs, ses yeux, peu à peu, s’accoutumant à l’obscurité, Juve distingua une forme vague, une forme humaine !
Qui était-ce ? qu’allait faire ce nouvel arrivant ?
On ne voyait que les deux mains, deux mains robustes, musclées, lesquelles s’agitaient en pleine lumière, cependant que le reste du corps demeurait dans l’obscurité.
Ces mains venaient de palper l’une des quatre grosses boules de chêne qui servaient de socle à la couche royale et séparaient les bois du lit de la marche sur laquelle celui-ci était élevé.
À la sollicitation experte des doigts de l’inconnu, la boule s’ouvrit ; en effet, elle était creuse à l’intérieur… et à l’intérieur se trouvait un écrin dont Juve devina tout de suite la destination : C’était l’écrin contenant le fameux diamant rouge. Le cœur de Juve battait à tout rompre, alors que le policier assistait à cet extraordinaire épisode.
L’inconnu s’empara de l’écrin, l’ouvrit, et aussitôt le superbe joyau scintilla de mille feux.
Mais, à ce moment précis, Juve poussa un effroyable hurlement. Les facettes du diamant, reflétant la lueur falote de la petite lampe électrique, la multipiant à l’infini, avaient tout d’un coup éclairé la silhouette du mystérieux personnage.
Juve avait vu un homme enveloppé d’un grand manteau, sur son visage, une cagoule noire était abaissée. C’était Fantômas.
***
Au cri de Juve hélas avait répondu un autre cri, féroce et menaçant, puis, dans l’obscurité subite, les deux hommes s’étaient élancés l’un sur l’autre. Deux coups de revolver avaient retenti. On les avait entendus dans la salle de bal.
— Mais que se passe-t-il ? s’écria soudain la grande-duchesse Alexandra qui, s’arrêtant de flirter au milieu d’un groupe d’adorateurs, pâlit étrangement.
L’orchestre des tziganes venait de s’interrompre.
On cria :
Au voleur ! arrêtez-le ! au feu !
Deux officiers des gardes de la reine, n’écoutant que leur courage, montèrent, foncèrent dans l’obscurité… vers l’inconnu !
L’un d’eux, toutefois, bien inspiré et connaissant la disposition des lieux, avait tourné un commutateur.
La pièce dans laquelle ils se trouvaient désormais, qui d’ailleurs s’emplissait d’une foule atterrée, stupéfaite et houleuse, n’était autre que la chambre du roi.
Au bas du lit, se débattant dans un ample vêtement noir qui l’enveloppait des pieds à la tête et paraissait l’embarrasser singulièrement, se tenait un homme qui, les mains obstinément appliquées sur le visage, poussait de sourds gémissements.
À côté de lui gisait le revolver encore chaud.
En outre, les invités du bal si tragiquement interrompu remarquèrent qu’auprès de cet homme se trouvait l’écrin bien connu du fameux diamant rouge, et enfin ils constatèrent avec une stupeur indignée, que l’écrin était vide.
— Arrêtez-le, hurla quelqu’un.
En un clin d’œil l’homme fut ligoté !
Cet homme avait les paupières atrocement enflées et l’intérieur des yeux sanglant.
***
Que s’était-il passé ?
La lutte entre Juve et le mystérieux individu à la cagoule noire, le monstre insaisissable que le policier avait identifié pour être Fantômas n’avait duré qu’une seconde… Juve, en reconnaissant son redoutable adversaire, n’avait pas hésité à tirer, visant la masse noire et floue de son corps.
Il ne regrettait rien.
Au même instant qu’il pressait la gâchette de son arme, une balle lui sifflait à l’oreille.
Comme Juve avait crié, il ne s’étonnait qu’à demi de voir s’entrouvrir une porte par laquelle pénétrait un filet de lumière.
Or, cela durait le temps d’un éclair, et Juve, à cet instant, voyait avec stupeur non plus Fantômas en cagoule noire se dresser devant lui, mais un officier revêtu de l’uniforme des lanciers de la reine de Hesse-Weimar.
Juve n’était pas dupe de cette supercherie, il allait l’ajuster à nouveau. Hélas ! plus rapide que la pensée, Fantômas intervint. Soudain, Juve sentit ses yeux se remplir d’une poudre aveuglante, une atroce brûlure lui congestionna aussitôt les paupières, lui cautérisa la pupille. Juve venait d’être aveuglé par du poivre.
Comme instinctivement il portait les mains au visage, il se sentit enveloppé dans le large manteau noir que Fantômas jetait autour de lui, à la manière d’un gaucho qui lance le lasso sur la bête qu’il chasse.
Juve s’affaissa sur le sol, torturé de douleurs, lorsqu’il se fut redressé, il était prisonnier.
La vive lumière succédant à la quasi-obscurité augmentait encore la souffrance des yeux, mais le policier, faisant un effort surhumain pour voir, voir quand même, apercevait alors, à travers un brouillard rouge, l’uniforme superbe du faux lancier de la reine qui se mêlait aux tenues chamarrées des autres officiers :
— Arrêtez-le donc ! essaya de hurler Juve, en désignant du doigt le pseudo-militaire, auquel personne ne prêtait attention. Mais ce fut en vain. On lui imposa brutalement silence.
***
Le bruit du vol s’était rapidement répandu, et le désordre le plus intense régnait dans les salons royaux.
Six officiers des gardes du corps étaient montés précipitamment du rez-de-chaussée.
Un lieutenant des lanciers de la reine, disaient-ils, les avait informés qu’il y avait un malfaiteur à arrêter, et ils venaient remplir leur devoir.
Mais déjà les invités s’étaient emparés de celui qu’ils croyaient le coupable, de l’auteur à leurs yeux du vol du diamant.
M. Héberlauf arriva.
L’ex-pasteur paraissait plus grand encore, plus mince dans son immense habit de cour, et affectant une attitude très calme, encore qu’il fût troublé, il confia ce qu’avait dit Mme Héberlauf :
Que l’auteur du vol audacieux, que le malfaiteur si heureusement arrêté, n’était autre que l’insaisissable bandit, célèbre et redouté dans le monde entier par ses forfaits et ses crimes, Fantômas, le mystérieux, l’énigmatique Fantômas. L’officier de lanciers le lui avait annoncé.
Fantômas ! ce nom se propagea dans la foule des invités accroissant la stupeur.
Lorsque la grande-duchesse Alexandra entendit prononcer le nom sinistre, lorsqu’elle sut que Fantômas était arrêté, elle chancela comme frappée d’un coup au cœur, puis la grande dame, incapable de résister à une pénible émotion, défaillit dans les bras de ceux qui l’entouraient.
Fantômas… avait-elle dit, est-ce possible ? Fantômas arrêté !
On emmenait Juve, étroitement ligoté.
Juve, avec ses yeux congestionnés, brûlés par le poivre, souffrait atrocement, il voyait à peine.
Mais, paraissant indifférent à la sinistre aventure dont il était le héros, il cherchait éperdument, de son pauvre regard troublé, quelque chose, quelqu’un dans la foule massée sur son passage.
Soudain, comme il approchait du groupe au milieu duquel gisait la grande-duchesse Alexandra évanouie, Juve, dans un effort surhumain, entraîna avec lui les cinq ou six hommes qui le maintenaient, les obligea à le suivre.
Cela ne dura qu’un instant, Juve avait pu contempler le visage de la grande-duchesse évanouie…
Juve savait ce qu’il voulait savoir : la grande-duchesse n’était autre que la maîtresse de Fantômas, la maîtresse adorée, la complice perpétuelle de l’effroyable monstre, la femme qui n’avait pas craint de commettre, pour sauver son amour et son amant, les plus épouvantables forfaits… Juve avait reconnu Lady Beltham.